ACCUEIL > Actualité
 
Dans la même rubrique :
 
   01. Forum mondial Science et dĂ©mocratie, BelĂ©m 27 janvier 2009. Thème 5 : "Quelle coopĂ©ration entre science et sociĂ©tĂ© ?"
   
 
 
 

Je me placerai du point de vue d’une ONG qui regroupe des scientifiques Ă  la fois sur la base du rĂ´le social de la science et sur la base de la dĂ©fense de leurs intĂ©rĂŞts (salaires, conditions de travail, carrières etc.). Ce point de vue ne recouvre pas l’ensemble — tant s’en faut — des questions qu’on peut soulever au titre de la coopĂ©ration science <—> sociĂ©tĂ©. Mais il appelle deux observations :

-  1 Il est vain d’imaginer que la « SociĂ©tĂ© » puisse engager le dĂ©bat avec « la Science » sur le rĂ´le et la responsabilitĂ© de celle-ci, si ladite « SociĂ©tĂ© » ne s’intĂ©resse pas de près aux conditions dans les quelles les travailleurs scientifiques (chercheurs, mais aussi professeurs et ingĂ©nieurs) exercent leur profession. Et, particulièrement aux conditions Ă©conomiques.

-  2 Que dĂ©signe le mot « SociĂ©tĂ© » ? Qui la reprĂ©sente ou plutĂ´t, comment est-elle reprĂ©sentĂ©e ? et que dĂ©signe le mot « Science » dans la question « coopĂ©ration » de l’une et de l’autre. On parle beaucoup de nouvelle alliance. De qui avec qui et pour quoi (ou contre qui ?) Ces deux observations n’ont pas pour but de soulever une polĂ©mique, elles visent Ă  prĂ©ciser ce que, pour ma part, j’attends de ce Forum mondial « Science et dĂ©mocratie », Ă  savoir : une Ă©coute rĂ©ciproque, une volontĂ© de comprendre ce que chacun place dans le discours ou dans les formulations des autres. Ce n’est pas un petit problème. Que faut-il entendre, par exemple par « libertĂ© » de la recherche ou indĂ©pendance du travailleur scientifique ? IndĂ©pendant de qui ou de quoi. Libre de faire quoi ou de dire quoi ? Ou que faut-il entendre par « responsabilitĂ© » ?

La responsabilité sociale des travailleurs scientifiques peut s’envisager de bien des manières. Ceux d’entre eux qui adhèrent d’emblée aux idées de l’altermondialisme apportent quasi spontanément le poids de leurs connaissances scientifiques et techniques dans la lutte pour faire avance ces idées, par exemple pour montrer comment on peut supprimer le gaspillage d’énergie. Encore faut-il se méfier du danger de vouloir démontrer a posteriori le bien fondé scientifique d’une position sociale prédéfinie, autrement dit de prendre ses désirs pour des réalités. C’est l’ennemi juré de la recherche comme le dit Émile Baulieu (le découvreur de la pilule anticonceptionnelle).

La FĂ©dĂ©ration mondiale des travailleurs scientifiques se fixe un objectif sans doute plus ambitieux mais, croyons-nous, indispensable si l’on veut parler de coopĂ©ration. C’est d’amener d’autres les travailleurs scientifiques Ă  s’impliquer dans les dĂ©bats de sociĂ©tĂ©, mĂŞme s’ils ne se reconnaissent pas dans l’altermondialisme. C’est de les amener Ă  s’engager, Ă  prendre position — pas forcĂ©ment celles qui Ă©mergent des rencontres altermondialistes — bref Ă  ne pas se tenir Ă  l’écart, certains disent « Ă  sortir que de leur tour d’ivoire », mais je ne partage pas cette interpellation car le silence sur les questions de sociĂ©tĂ© ne signifie pas nĂ©cessairement de l’indiffĂ©rence. Il peut signifier le doute sur ce qu’il faut dire ou faire. Et il ne s’agit pas simplement que des scientifiques s’expriment individuellement. Il n’en manque pas. Notre but Ă  nous, FMTS, c’est d’amener les organisations de travailleurs scientifiques qui ont en charge la dĂ©fense de leurs intĂ©rĂŞts (leurs salaires, leur emploi, etc.) c’est-Ă -dire principalement leurs syndicats, Ă  s’engager. C’est difficile pour elles car tous leurs adhĂ©rents n’ont pas nĂ©cessairement les mĂŞmes vues sur le rĂ´le social de la science.

C’est difficile. Il est certes plus facile de leur imputer les crimes de corporatisme, d’égoĂŻsme catĂ©goriel etc. La FMTS s’attache Ă  convaincre ces organisations qu’il est devenu impossible de dĂ©fendre quelque revendication que ce soit si on n’est pas « compris » par la « sociĂ©tĂ© » et que celle-ci ne juge pas les scientifiques seulement, ni mĂŞme principalement sur leurs mĂ©rites scientifiques, mais aussi et surtout sur leur comportement dans la sociĂ©tĂ©.

Je rappelle que le Prix Nobel Frédéric Joliot-Curie à mis en jeu sa carrière de chercheur scientifique en s’engageant dans la lutte contre l’armement nucléaire.

Le mouvement altermondialiste a un rĂ´le particulier Ă  jouer dans cet effort pour que les travailleurs scientifiques s’engagent, prennent position (je rĂ©pète : pas seulement les chercheurs, mais les professeurs et les ingĂ©nieurs, y compris dans l’industrie, y compris dans le secteur privĂ©). Voici quelques obstacles :

1) Selon un certain discours, la pauvretĂ©, les maladies, la pollution, la rĂ©duction, des ressources naturelles sont considĂ©rĂ©es comme de simples problèmes scientifiques et techniques. Ce qui fait que des programmes de recherche scientifiques appropriĂ©s devraient apporter des solutions Ă  la pauvretĂ©, aux problèmes Ă©cologiques etc... Ce discours ne conteste pas le rĂ´le de la politique, certes, mais on est tentĂ© de prĂ©senter des programmes scientifiques ou techniques comme constituant des rĂ©ponses politiques. Cela conduit Ă  des impasses, Ă  une opposition entre la bonne et la mauvaise science (ou science bourgeoise versus science prolĂ©tarienne dans l’URSS des annĂ©es 50). En clair, il convient de ne pas confondre l’ordre scientifique et l’ordre politique.

2) On soulève la question du contrĂ´le social de la science. La majoritĂ© des scientifiques savent dĂ©jĂ  bien ce que c’est que le contrĂ´le social de la science. Ils en font l’expĂ©rience journellement lorsqu’ils sont Ă  la recherche de sources de financement pour leurs travaux. De nombreux scientifiques ne se sentent pas libres parce qu’ils sont toujours et toujours Ă  la recherche de nouveaux contrats pour faire vivre leurs Ă©quipes de recherche. La solution ne consiste pas Ă  changer les mĂ©thodes de contrĂ´le sous le seul motif que les nouvelles mĂ©thodes seront dĂ©mocratiques. Au lieu d’imputer Ă  la science de nombreux effets nuisibles nous devrions les imputer au système social et aux dĂ©cisions politiques des gouvernements. Il n’y lieu de considĂ©rer la communautĂ© scientifique ni l’ennemie ni une simple alliĂ©e. Les scientifiques doivent ĂŞtre considĂ©rĂ©s comme des citoyens Ă  part entière avec les qualitĂ©s et les dĂ©fauts de tous les citoyens...

Les voix altermondialistes devraient les interpeller avant tout sur leur comportement de citoyens ce qui veut dire sur leur présence (eux en tant qu’individus et leurs organisations) dans toutes les affaires publiques (comme beaucoup l’ont fait, dans le passé dans la lutte contre les armements nucléaires.

3) De nos jours, la marchandisation des connaissances scientifiques est devenue une question centrale. PlutĂ´t que de demander aux scientifiques de stopper les recherches sur les OGM, par exemple, nous devrions les inviter Ă  prendre part aux actions contre la monopolisation du marchĂ© des semences et contre la pollution des cultures non-OGM. Nous ne devrions pas leur demander de renoncer aux recherches sur les cellules souches embryonnaires humaines mais les inviter Ă  empĂŞcher que les ovocytes deviennent une marchandise. Etc.. Chacun de ces exemples doit donner lieu Ă  dĂ©bat, Ă©videmment ! Je veux simplement dire que le dĂ©veloppement durable ou pour ĂŞtre plus prĂ©cis, la « soutenabilitĂ© » du dĂ©veloppement ne sera jamais le rĂ©sultat de choix uniquement scientifiques.

Le mouvement altermondialiste devrait garder ce principe à l’esprit lorsqu’il s’adresse à la communauté scientifique.

Pour conclure, je voudrais faire une proposition Ă  ceux qui auront la charge de donner une suite Ă  ce forum (c’est-Ă -dire Ă  nous tous) C’est de confier Ă  un groupe de travail la tâche de rassembler, dans un document unique, les diffĂ©rentes significations de quelques mots et quelques expressions, par exemple :

2016Indépendance du chercheur 2017Liberté de la recherche 2018Responsabilité sociale du travailleurs scientifique 2019Penser la science en tant que citoyen 2020Monopole du savoir 2021Expertise citoyenne 2022Etc.

Il est évident que le glossaire comporterait des définitions opposées, voire contradictoires, mais je crois que c’est, au stade actuel, une condition du dialogue au sein du mouvement altermondialiste.

Je vous remercie de votre attention

27 janvier 2009  
 
site réalisé par NetAktiv